Lectures et partages #3
Avez-vous déjà entendu parler du matriarcat ?
Hello tout le monde,
Entre mes deux newsletters sur l’avortement, je vous propose un court intermède plus léger, axé sur la culture !
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Cette année, j’ai eu l’occasion d’aller aux Utopiales, un festival sur la science-fiction et les imaginaires, qui a lieu à Nantes chaque année pendant quatre jours. Je le recommande, car je l’ai trouvé très riche et intéressant et j’ai découvert plein d’auteurices. La librairie éphémère montée pour l’évènement est fantastique, et il y a aussi des expositions de planches de BD, des ateliers scientifiques, des tables rondes, des podcasts, des projections de films, une compétition de courts métrages, un espace jeux vidéos et un espace jeux de société.
Si le dérèglement climatique est un sujet qui devient plus prégnant dans les débats et livres présentés, j’ai trouvé le sujet des inégalités femmes-hommes et plus largement des inégalités raciales et des minorités trop invisibilisé et non traité. Au niveau de l’organisation, un effort notable est fait et le sujet est tout de même pris au sérieux. Le comité organisateur est presque paritaire (5 femmes, 6 hommes), et un peu plus d’un tiers des intervenants sont des femmes (autrices, scientifiques, spécialistes, etc.). Par contre, j’ai trouvé que le sujet était dans l’ensemble absent des discussions, des présentations scientifiques ou des films que j’ai pu voir et du programme en général (vous me connaissez un peu maintenant. Vous pensez bien que c’est la première chose que je suis allée chercher dans la programmation).
Il y avait bien une table ronde (une sur quatre jours !) sur le sujet de la représentation du matriarcat dans la science-fiction. C’est en y assistant que j’ai eu envie d’écrire ce billet, car je n’étais pas satisfaite de ce qui était dit.

Savez-vous ce qu’est le matriarcat ?
La définition standard du matriarcat est que c’est le patriarcat, mais avec les femmes qui ont le pouvoir.
Par exemple, le Petit Robert dit :
didactique - Régime juridique ou social où la mère est le chef de la famille (opposé à patriarcat).
Ce qui est intéressant est que la définition de “patriarcat” par le même Petit Robert est un peu différente :
Sociologie - Forme de famille fondée sur la parenté par les mâles et l’autorité prépondérante du père.
Organisation sociale fondée sur la famille patriarcale (opposé à matriarcat).
On notera qu’on parle ici de sociologie et non plus de didactique, qu’on parle “d’autorité” et de “parenté par les mâles”, bref, même si les deux sont censés s’opposer, les définitions sont subtilement divergentes.
Si on va du côté du Larousse, la définition est un peu plus étoffée. Pour “matriarcat”, on a :
Régime d’organisation sociale dans lequel la femme joue un rôle politique prépondérant. (Le matriarcat n’est pas nécessairement lié, comme on peut le constater en Inde [Assam], à la filiation utérine : dans ce cas, matriarcat et patriarcat coexistent sans lien entre eux ; et dans d’autres cas, le pouvoir politique exercé par les hommes se transmet en ligne utérine.)
Contraire :
Fonctionnement familial dans lequel la mère a une influence, une autorité prépondérante.
Et pour “patriarcat”, toujours chez Larousse, nous est donné :
1. Forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme.
Contraire :
À nouveau, on notera que, si les deux sont présentés comme des contraires, les définitions ne sont pas les reflets l’une de l’autre et que celle pour “patriarcat” est plus développée et complète. Dans la définition du Larousse, on pourrait même remplacer le “ou” (dans “ religieux ou détient…”) par un “et”, ne pensez-vous pas ?
La définition du Larousse met bien en exergue le sujet que je voulais aborder aujourd’hui et ce qui m’a incommodé lors de la table ronde aux Utopiales. Le principe de “matriarcat” est aujourd’hui largement compris comme étant une organisation de la société où le pouvoir est exercé comme nous le connaissons aujourd’hui, c’est à dire à la manière dont les hommes l’exercent dans un monde capitaliste : fondé sur les rapports de force, la domination de l’autre, et l’appropriation de la violence par certains. Violence et domination sont exercées, symboliquement, physiquement, moralement, de toutes les manières possibles, contre les personnes plus faibles, moins riches, issues d’une minorité, pour les faire rentrer dans le rang et les maintenir soumises. Aujourd’hui, toute personne qui évolue dans des sphères de pouvoir (économique, politique, culturelle, etc.) se retrouve forcément confrontée à ce type de rapport de force et doit elle-même exercer cette violence pour survivre et s’imposer, quel que soit son genre, son origine ou son identité.
Le matriarcat ne serait donc que le gant retourné du patriarcat, et les rares exemples dont on nous alimente sont à cette image. Par exemple, les Amazones, connues… parce qu’elles constituent une société guerrière et hiérarchisée, avec une reine. Dans notre culture contemporaine, le film “Je ne suis pas un homme facile”, réalisé par Éléonore Pourriat, met justement en jeu cette situation inversée où la société est strictement identique, mais ce sont les femmes qui ont le pouvoir. Le film est intéressant, car il dénonce bien tout ce que notre système actuel a d’absurde et d’injuste, mais ne propose pas de pistes alternatives.
Dans la conférence sur les matriarcats aux Utopiales, c’était principalement de cette définition et de cette vision que les autrices qui intervenaient semblent s’être inspirées, et de cette manière qu’elles ont traité le sujet dans leurs œuvres respectives1. Et forcément, ça ne marche pas et ça ne donne pas envie, comme en a été fait le constat lors de cette conférence.
La plupart du temps, cette projection comme épouvantail pour rejeter toute idée de société matriarcale, en argumentant que ce serait insatisfaisant, voire inacceptable, car les hommes se retrouveraient dominés et forcément maltraités et que, puisque ce ne serait pas mieux, autant rester dans la situation actuelle (on passera sur toute l’ironie de la situation qui fait que la domination demeure ainsi à la défaveur des femmes). J’ai pu voir tous les arguments : que les sociétés matriarcales n’existent pas et n’ont jamais existé, avec des argumentations essentialistes et universalistes soutenant que, comme de nos jours, les patriarcats dominent dans le monde et que les hommes sont physiquement plus forts que les femmes, cela a dû être toujours ainsi. Les rares sociétés matriarcales, répondant à la définition ci-dessus, n’auraient été que des anomalies isolées, ponctuelles et vite disparues.
Or, les recherches contemporaines, notamment en histoire et en anthropologie, défendent une autre définition du matriarcat, qui n’est pas dans cette opposition au patriarcat. De nombreuses sociétés étudiées ont montré, au cours de l’histoire et encore aujourd’hui, des fonctionnements très différents, où les femmes occupent une place centrale, mais dans un équilibre avec les hommes. Quelque chose d’intéressant, qui pourrait constituer une inspiration pour un modèle de société différent. La philosophe et chercheuse allemande Heide Goettner-Abendroth2 est une des pionnières sur le sujet. Elle explique dans différentes publications ce qu’elle analyse comme une matriarchie, par exemple dans cet article de 2018, intitulé “Re-thinking ‘Matriarchy’ in Modern Matriarchal Studies using two examples: The Khasi and the Mosuo.”, publié dans le Asian Journal of Women’s Studies. En 2013, elle publie un ouvrage complet sur le sujet, qui a été traduit et publié en 2018 en français sous le titre “Les sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde”, aux éditions des femmes, Antoinette Fouque.
Par ailleurs, de nombreuses recherches contemporaines en histoire et en préhistoire nous ont amenés à sérieusement réviser notre compréhension des rôles des femmes et des hommes et de leur répartition dans les sociétés préhistoriques, de l’âge de bronze, au moyen-âge, etc. Je vous invite à aller voir sur le sujet le livre de la préhistorienne et directrice de recherche au CNRS Marylène Patou-Mathis, “L’homme préhistorique est aussi une femme” (2020, Allary Editions), d’aller vous renseigner sur l’histoire de la tombe de la dame de Vix, sur les tombes espagnoles de l’âge de bronze, ou de lire les newsletters de l’excellent Subastack 15th Century Feminist.
Ces recherches récentes mettent en lumière quelque chose qui était majoritairement nié jusqu’à présent, que nous pouvons être organisés autrement. Je trouve très intéressant que ce type d’études et de réflexions génèrent autant de tensions. C’est là tout le sujet de la conférence des Utopiales, même si des formes d’organisation de la société autour des femmes n’avaient jamais existé auparavant, qu’est-ce qui empêche de les imaginer aujourd’hui et pour notre futur, positives ? Après tout, c’est le principe de l’utopie, et il est prouvé scientifiquement que nos visualisations et ce que nous imaginons façonnent notre réalité3, alors pourquoi nous en priver ?
Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous vous aussi déjà entendu des commentaires dédaigneux ou craintifs sur le matriarcat ? Quelle définition aviez-vous en tête, et l’aviez-vous déjà questionnée ? J’adorerais lire vos commentaires sur le sujet !
Avant de vous laisser, je voulais vous partager une petite liste de mes découvertes littéraires aux Utopiales, qui m’ont accroché l’œil par leur quatrième de couverture et en feuilletant quelques pages :
Ursula K. Le Guin, que je n’ai jamais lue, romancière américaine qui a notamment écrit le cycle des contes de Terremer, adaptés par Myazaki ;
Connie Willis, notamment son livre “Black-out” qui a attiré mon regard et dont l’histoire semble très originale ;
Jeanne-A. Débats, dont j’ai acheté le roman “L’héritière” ;
Fragile/s de Nicolas Martin, dont le résumé m’a fait penser à la Servante Ecarlate, de Margaret Atwood, avec une orientation différente ;
Sororités en révolution, une anthologie de nouvelles par Ann et Jeff Vandermer ;
Shelley Parker-Chan, notamment sa fiction historique Celle qui devint le soleil ;
Le Royaume de Pierre d’Angle, de Pascale Quiviger.
Je serais ravie d’avoir vos retours sur la liste ci-dessus. Avez-vous lu certains de ces livres ?

J’ai aussi redonné sa change à Christelle Dabos, en relisant La Passe-miroir, que j’avais abandonnée en cours de route des années plutôt. J’ai cette fois-ci lu avec plaisir les deux premiers tomes. J’ai bien aimé le monde original et fantastique qu’elle a créé, l’écriture assez poétique et recherchée, sans être trop alambiquée, et les personnes pleines de défauts, mais attachantes.
Vous pourrez retrouver mes critiques et lectures sur mon compte Babélio au fur et à mesure que je les ajouterais.
J’espère que ces partages et ces réflexions vous ont intéressées. Bonne lecture, portez-vous bien et à très bientôt sur le Pont des femmes.
Petit disclaimer : je n’ai lu l’œuvre d’aucune des intervenantes, donc mon analyse est basée uniquement sur ce qui a été dit pendant la table ronde.
Ou sa page officielle https://goettner-abendroth.de/en/biography
Et je ne reviendrais pas sur tous les cas dans l’histoire où les utopies et fictions ont influencé la réalité.




Très bon article encore une fois ! Un sujet peu abordé ou souvent mis de côté rapidement puisqu’il s’agirait uniquement selon certains d’une forme de patriarcat inversé… Alors qu’il pourrait être intéressant de penser une société où ni les hommes ni les femmes ne seraient en position de supériorité, et renverser un peu la situation en parlant de matriarcat pourrait être un bon point de départ. En tout cas, tout ça m’a bien donné envie de lire les éléments sur le sujet dans l’histoire voire la préhistoire !
Merci pour cet éclairage. Je rejoins tout à fait ton propos à la fin de ton post ! Même si ça n’a pas existé…pourquoi pas l’imaginer ?! Un mapatriarcat ou un pamatriarcat ? ou autre chose encore.
Ps : je n’ai lu aucun des livres recommandés mais ai beaucoup aimé La passe-miroir :)